ÉMILE VERHAEREN

Le vent

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre ;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent ;
Aux citernes des fermes.
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolies.

Le vent rafle, le long de l'eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre ;
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d'oiseaux ;
Le vent râpe du fer
Et peigne, au loin, les avalanches,
Rageusement du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Dans les étables lamentables,
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.
- Le vent sauvage de Novembre ! -
Sur sa butte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d'éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Les vieux chaumes, à cropetons,
Autour de leurs clochers d'église.
Sont ébranlés sur leurs bâtons ;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent, comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.

Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L'avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes,
Criant de froid, soufflant d'ahan,
L'avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes ;
L'avez-vous vu, cette nuit-là,
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n'en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient, comme des bêtes,
Sous la tempête ?

Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant,
Voici le vent cornant Novembre.

La Grand'Place

Les magasins de la Grand'Place
Mirent leur deuil et leur passé,
Et l'or de leur fronton usé,
Dans les égouts qui les enlacent.

Un drapeau pend comme un haillon,
Au pignon rouge de la Banque ;
L'heure est vieillotte : une dent manque
Au râtelier du carillon.

La pluie, à tomber là, s'ennuie,
Tout son de cloche y semble un glas,
Tout mouvement y semble las,
L'heure qui vient vaut l'heure enfuie.

La façade du médecin
Regarde celle du notaire,
Voici le porche autoritaire
Du collège diocésain.

Les ténébreux judas des portes
Se surveillent de loin en loin ;
Le haut clocher semble un témoin
De tant de choses qui sont mortes.

Les murs sont pleins de souvenirs,
Cassés ou mordus par les rouilles
Et l'habitude s'y verrouille
Contre l'assaut des avenirs.

Tout y perdure en son bien-être.
On vit loin de tout bruit vivant,
A regarder passer le vent
Et la poussière à la fenêtre.

Les servantes y font marcher
Le rouet gris des existences,
Et façonnent, par leurs sentences,
Une sagesse à bon marché.

Les échevins sont sûrs et veillent ;
Le crime a ses deux poings liés.
On met l'ordre sous l'oreiller,
Et l'on s'endort sur ses oreilles.
 

Sur la mer

Larges voiles au vent, ainsi que des louanges,
La proue ardente et fière et les haubans vermeils,
Le haut navire apparaissait, comme un archange
Vibrant d'ailes qui marcherait, dans le soleil.

La neige et l'or étincelaient sur sa carène ;
Il étonnait le jour naissant, quand il glissait
Sur le calme de l'eau prismatique et sereine ;
Les mirages, suivant son vol, se déplaçaient.

On ne savait de quelle éclatante Norvège
Le navire, jadis, avait pris son élan,
Ni depuis quand, pareil aux archanges de neige,
Il étonnait les flots de son miracle blanc.

Mais les marins des mers de cristal et d'étoiles
Contaient son aventure avec de tels serments,
Que nul n'osait nier qu'on avait vu ses voiles,
Depuis toujours, joindre la mer aux firmaments.

Sa fuite au loin ou sa présence vagabonde
Hallucinant les caps et les îles du Nord
Et le futur des temps et le passé du monde
Passaient, devant les yeux, quand on narrait son sort.

Au temps des rocs sacrés et des croyances frustes,
Il avait apporté la légende et les dieux,
Dans les tabliers d'or de ses voiles robustes
Gonflés d'espace immense et de vent radieux.

Les apôtres chrétiens avaient nimbé de gloire
Son voyage soudain, vers le pays du gel,
Quand s'avançait, de promontoire en promontoire,
Leur culte jeune à la conquête des autels.

Les penseurs de la Grèce et les ardeurs de Rome,
Pour se répandre au coeur des peuples d'Occident,
S'étaient mêlés, ainsi que des grappes d'automne,
A son large espalier de cordages ardents.

Et quand sur l'univers plana quatre-vingt-treize
Livide et merveilleux de foudre et de combats,
Le vol du temps frôla de ses ailes de braise
L'orgueil des pavillons et l'audace des mâts.

Ainsi, de siècle en siècle, au cours fougueux des âges,
Il emplissait d'espoir les horizons amers,
Changeant ses pavillons, changeant ses équipages,
Mais éternel dans son voyage autour des mers.

Et maintenant sa hantise domine encore,
Comme un faisceau tressé de magiques lueurs,
Les yeux et les esprits qui regardent l'aurore
Pour y chercher le nouveau feu des jours meilleurs.

Il vogue ayant à bord les prémices fragiles,
Ce que seront la vie et son éclair, demain,
Ce qu'on a pris non plus au fond des Évangiles,
Mais dans l'instinct mieux défini de l'être humain.

Ce qu'est l'ordre futur et la bonté logique,
Et la nécessité claire, force de tous,
Ce qu'élabore et veut l'humanité tragique
Est oscillant déjà dans l'or de ses remous.

Il passe, en un grand bruit de joie et de louanges,
Frôlant les quais à l'aube ou les môles le soir
Et pour ses pieds vibrants et lumineux d'archange,
L'immense flux des mers s'érige en reposoir.

Et c'est les mains du vent et les bras des marées
Qui d'eux-mêmes, un jour, en nos havres de paix
Pousseront le navire aux voiles effarées
Qui nous hanta toujours, mais n'aborda jamais.